J. ou le disparu de Marine Bedon

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Une campagne française. J. a disparu sans laisser de trace. Sa femme, son fils aîné témoignent, les voisin·e·s relaient des rumeurs. Il semblerait que J. ait quitté le village par opposition farouche au remembrement des terres après la guerre. Mais des années plus tard, un inconnu rôde sur les mêmes terres. Les villageois·e·s se questionnent : J. serait-il revenu pour régler ses comptes ? 

Sous forme d’enquête, le portrait sensible et composite d’une paysannerie en profonde mutation, partagée entre le maintien des traditions et des équilibres naturels, et les sirènes de la modernisation et de la mécanisation.


Extrait :


(- 1.)

Sa femme

J'aurais aimé dire « c'est tout ce qu'il a laissé ». Ces mots énigmatiques. J'aurais aimé dire : il a tout emporté, et il est parti.

Mais tout est encore là. Comme s'il n'était jamais

Parti.

Il y a cette lettre qui n'en est pas une. Une liste, un décompte. Même pas adressée, même pas laissée là, en vue pour qu'on la trouve.

Même elle, elle n'était pas pour nous.

Pas finie, pas même signée. Des mots jetés. Dans un tiroir.

J'ai cherché. J'ai essayé. De donner du sens. Mais ça n'a pas marché.

Il n'y avait pas assez

De prises.

Il est parti et il a tout laissé.


(- 1.)

Pièce à conviction n°1 - La lettre de J. / 2

Encore

Le lit au milieu de la chambre, les draps rêches d'avoir trop servi, d'avoir été trop lavés, repassés séchés par le vent

La petite qui rit, qui a froid et qui pleure

Les grands qui l'observent et s'en moquent

Le vent

Celui qui fait sécher les draps et les rend

Rêches

Le soleil et toujours le vent qui sèche les commissures

Les bois, les champignons

Le coq le matin et les poules qui attendent qu'on les nourrisse

Tout ça le fourneau le bois qu'il brûle les assiettes sur les murs, celles qui décorent

Et puis l'armoire murale

Immense et sombre

Les vaches, les prés, le pain


(- 1.)

Sa femme

Ces mots qui ne disent rien

Relus, répétés, en vain.

Ses objets, son absence.

Comment peut-on faire ça ?

Il aurait pu

Nous prendre avec lui. Nous prendre par la main, la petite sous son bras. Me forcer à le suivre.

Même si j'aurais résisté, essayer de me faire changer. Me brusquer même il aurait pu. Mais non. Il a choisi sans moi, qu'il continuerait sans nous. Il a franchi la porte, seul. Tout est resté là, comme avant. Sa veste, encore, sur le dossier de la chaise, dans la cuisine. Juste le béret qui est parti avec lui.

Comment peut-on laisser les autres, les siens, ceux qui ont été là ? Ceux qui ont bâti le monde avec soi ? Comment peut-on partir ?

J'ai cherché, et je n'ai pas trouvé.

Les hommes partent. Ce sont les femmes qui restent. Elles, qui portent le monde. Il est parti et on a continué. On a appris sans lui. Appris qu'on pouvait sans lui.


(…)


(0.) Sur la place centrale du village. Des villageois, des villageoises.

– On l'a donné pour mort

– On a pensé à une noyade

– Au fond du lac, impossible à repêcher

– À une glissade

– Dans un trou

– Au fond d'un puits

– Qu'un jour, on le retrouverait. Des os seulement, peut-être

– Mais qu'on saurait

– On a dit qu'il s'était blessé avec une de ces machines

– Qu'il avait traîné, dans un fossé. Que de son sang, il s'était vidé

– D'autres ont parlé de suicide

– De pendaison

– Qu'un enfant pourrait se cogner la tête sur ses pieds

– Pour certains, il se serait fait enlever

– Par des traîtres

– Ou des extra-terrestres


(…)

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