Yan Allégret : “Jeanne”

Jeanne et Eloi s’aiment. Ils ont deux beaux enfants. Mais un matin Jeanne, en partant de chez elle, réalise qu’elle ne pourra pas revenir. Elle est incapable de dire ce qu’elle a, elle ne peut pas tout simplement. Elle se met alors à errer, s’enfonce dans la ville, puis se réfugie dans un hôtel. Là, au 3e étage, derrière la porte 342, une jeune femme nommée Lou Reed, lui dit avoir transformé sa chambre en « marais »...

Un road-movie urbain, entre rêve et réalité, pour raconter la reconquête d’une intimité. Un récit envoûtant et un beau portrait de femme.

 

Extrait :

Scène 6:

(Jeanne marche dans le couloir du troisième étage de l’hôtel. Elle s’arrête devant une porte, 342 à travers laquelle on entend une voix qui chante. Jeanne écoute, puis s’adosse au mur, juste à côté de la porte).

 

LOU REED (elle chante) : I’ll be your mirror...

(...)

Please put down your hands

Cause I see you

I’ll be your mirror

I’ll be your mirror

(un temps.)

J’entends ta respiration.

Tu sais on n’est pas obligés de parler.

(un temps)

J’aime bien ta respiration.

Un peu n’importe comment.

(un temps)

« Je trouve ça dur de croire que tu ne saches pas la beauté que tu es »

C’est beau comme paroles, non?

(un temps)

« Mais si tu ne le sais pas, laisse moi être tes yeux

Une main dans ton obscurité, alors tu ne seras pas effrayé »

(un temps)

Velvet underground.

(un temps)

Pour moi, il n’y a pas mieux.

(un temps)

J’aime bien entendre ta respiration.

La respiration de quelqu’un ça résume tout.

(un temps)

Mon copain il avait une respiration magnifique quand il dormait.

La tienne, elle est … étrange. Tu respires un peu au hasard.

Remarque, ça me plaît moi, c’est pas un reproche.

(un temps)

Dis, tu me ferais entendre le son de ta voix?

 

JEANNE: J’aime bien la chanson.

 

LOU REED: J’étais sûre que tu étais une femme!

Un homme aurait fait plus de bruit en s’asseyant.

Toi, je t’ai à peine entendue.

 

JEANNE: Je t’entends aussi.

 

LOU REED: Oui. Je me suis rapprochée de la porte.

Tu veux bien te rapprocher?

(un temps. Jeanne se rapproche)

C’est encore meilleur.

(un temps)

Tu sais t’as pas besoin de me raconter ta vie, tu respires, j’écoute ta respiration et ton paysage, je le vois à l’intérieur de moi.

(un temps)

Dis, tu restes là longtemps? A l’hôtel?

 

JEANNE: Je ne sais pas. Je suis arrivée un peu par hasard.

Pour l’instant je ne bouge pas.

 

LOU REED: Moi non plus. Je ne sors plus d’ici.

Je suis bien.

 

JEANNE: Tu ne sors plus de ta chambre?

 

LOU REED: (un temps) En fait tu sais, derrière ma porte, c’est plus vraiment…une

chambre. Ca l’était au début, mais c’est devenu autre chose.

 

JEANNE: C’est devenu quoi?

 

LOU REED: Un marais.

(un temps)

Oui, un marais, je sais, ça peut te paraître étrange, mais c’est la vérité.

A la place de ma chambre, il y a un marais. Immense. Tout est tiède. Humide. La terre,

l’eau, l’air. Il y a beaucoup de brumes aussi. Elles se mélangent avec le ciel. Un ciel blanc.

Tu sais, c’est comme dans ces pays nordiques où le jour se fige. Là c’est une fin d’après-midi éternelle, chopée en plein vol. C’est pas mal tu sais.

 

JEANNE: Ca a toujours été comme ça?

 

LOU REED: Non. Au début, j’avais pris une chambre d’hôtel pour bosser. Je devais finir mon mémoire de sociologie et j’avais décidé de m’isoler un peu, tu vois. D’habitude je travaille dans les bars ou chez moi, mais avec mon copain on sort trop, on fait trop la fête, on fait trop l’amour, j’ai pas la tête à bosser quand je suis avec lui. Faut dire, c’est la première fois que j’habitais avec quelqu’un alors tu penses, je voulais en profiter. Mais là je ne voulais pas aller bosser dans les bars. J’avais besoin d’un moment toute seule pour finir ce truc. Alors je me suis installée ici pour quelques jours. Au début, la chambre, c’était une chambre, et je bossais toute la journée mon mémoire de sociologie. Des trucs sur la crise de notre société, à essayer de savoir si on va dans le mur. Et apparemment, oui. On va dans le mur. Bref, je faisais ce mémoire pour essayer de savoir comment on peut s’en sortir. Je bossais beaucoup, jusqu’à des heures pas possible. C’est d’abord l’air qui a changé. Il est devenu tiède, humide, alors qu’on était en hiver. J’ai cru d’abord que c’était le chauffage qui déconnait, mais comme j’aimais bien, j’ai laissé faire. Ca m’a plu de voir des petites gouttes sur l’intérieur des vitres de la chambre, sur le papier peint. Et puis de bosser en T-shirt et culotte, ça m’allait très bien. A ce moment-là je sortais encore dehors. Mais chaque fois que je revenais dans la chambre, il y avait une douceur… pas habituelle. Quand les premières brumes sont apparues, je n’ai pas été surprise, je n’ai pas eu peur. Je continuais à bosser, j’allais acheter à manger dehors mais je retournais aussitôt dans la chambre. Et là, je regardais les brumes pendant des heures. Un matin, le sol est devenu mou, des herbes se sont mises à pousser. L’air est devenu moite et ça m’a plu, tu sais. J’ai continué à travailler, assise sur le lit, mais de moins en moins. Je voyais la chambre se transformer. Je dormais quand je voulais, j’écrivais quand je voulais, je regardais le marais prendre sa place autour de moi. Et jamais de violence. Tout dans une douceur incroyable. Je crois que c’est pour ça que je n’ai pas résisté. Et parce que je me sentais être moi, de plus en plus. Devenir moi-même, tu vois? Le niveau de l’eau a monté, plus de végétation, et puis le marais s’est peuplé. Tu sais, des insectes, des oiseaux, des poissons... J’ai relu mes notes, pensé un peu à mon copain et puis je suis allée marcher dans l’eau, dans la vase tiède. Ca a pris environ une semaine ou dix jours, je ne sais plus, pour que la chambre disparaisse complètement. Il n’y a que la porte qui est restée. Plus de murs, plus de

plafond. Un horizon à la place, le ciel super haut, la lumière douce et figée. Et moi, dans le marais, au même titre que les insectes, les poissons et les oiseaux. Ca le faisait. Ca le faisait carrément.

Les meubles de la chambre ont été entrainés par les courants. Mon mémoire de sociologie a dû être mangé par les poissons. De temps en temps, il y encore des feuilles qui flottent à la surface. Tout ce qui me reste maintenant, c’est moi, quelques vêtements et l’album du Velvet underground que je connais par coeur. Ca me va.

 

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