Dans une petite entreprise de distribution de presse, Elie, une jeune employée, est aux prises avec son patron, Colin, la quarantaine, ancien geek, propre sur lui, et terriblement coincé : il ne cesse de la regarder, puis de la harceler. Autour d’eux, les employé·e·s jasent, pendant que se déclenchent de curieux phénomènes naturels.
Un univers singulier, réaliste et décalé, une écriture toute en finesse, pour dire l’enfer du monde professionnel quand il se fait terrain de prédation sexuelle et jeu de domination.
Extrait :
(...)
Un temps.
COLIN— Donc pas de tournée du jeudi soir. Jamais.
ÉLIE— Non.
COLIN— Jamais jamais.
ÉLIE— Non.
COLIN— Vous savez pourtant que c’est notre cœur de cible.
ÉLIE— Je regrette mais je ne pourrai pas.
Un temps.
COLIN— Cela ne m’arrange pas.
Un temps.
COLIN— C’est cette formation dont vous m’aviez parlé l’année dernière ?
ÉLIE— Oui.
COLIN— Oui, vous m’en aviez parlé. Vous n’aviez pas encore votre emploi du temps. J’imagine que c’est une formation importante pour vous, Elisabeth. Pour votre carrière.
ÉLIE— Oui.
COLIN— C’est le plus important. Vous n’allez pas, bien sûr, passer votre vie ici.
ÉLIE— Non.
COLIN— Je le sais. Je veux dire, j’en ai conscience. Ce serait inhumain de rester ici toute une vie.
ÉLIE— Sans doute.
COLIN— Mais il y a peut-être un autre poste qui vous plairait. Le standard, ou même la direction d’une équipe, voilà quelques temps que vous êtes parmi nous. Chef de ligne, peut-être un jour. Vous avez déjà pensé à déposer une candidature ?
ÉLIE— Jamais de la vie.
COLIN— Vous avez raison. Vous méritez autre chose. Vous méritez un ailleurs. Je le sais.
Un temps.
COLIN— Rappelez-moi, vous êtes arrivée l’année dernière c’est bien cela ?
ÉLIE— Oui.
COLIN— Vous avez fait un travail tout à fait remarquable dans notre équipe.
ÉLIE— Je distribue des journaux.
COLIN— Ne soyez pas modeste : vous êtes un excellent élément, je dirais même que vous êtes l’élément moteur de toute l’équipe. Je vous le dis car je le pense vraiment.
ÉLIE— Merci.
COLIN— Je vous ai appelée au téléphone cet été vous vous souvenez pour vous proposer de passer l’échelon supérieur à raison de quatre heures supplémentaires tous les soirs — sauf le dimanche bien entendu — vous m’avez dit que vous étiez honorée, mais que vous ne pouviez pas.
ÉLIE— Oui j’avais déjà signé à T. pour la formation.
COLIN— Voilà, c’est cela je me souviens.
Un temps
COLIN— C’était cet été. Je vous ai appelée un mardi en fin de journée. Vous m’avez dit que vous étiez à ce moment sur les plages de la côte d’opale.
ÉLIE— Oui.
Un temps.
COLIN— Vous étiez en train de manger une glace, je me souviens, — c’est ce que vous m’aviez dit —, vous n’aviez pas d’autre choix que de la manger en même temps que vous me parliez car elle fondait.
ÉLIE— Oui.
COLIN— Vous vous étiez excusée de parler la bouche pleine.
ÉLIE— C’est vrai.
COLIN— Je me souviens du bruit de la glace dans votre bouche quand, alors que vous deviez me parler. Presque je voyais votre langue, vos papilles s’affoler, même votre…
Un temps.
Bon cette histoire m’embête, vraiment ça m’embête, je vais réfléchir à ce qui est possible de faire, me creuser la cervelle, me creuser là-dedans, à l’intérieur ça me fait des petits tunnels comme ceux que font les orvets dans la terre, vous savez les orvets, ça ressemble à de gros vers qui… Bref. Je ne vous cache pas que votre indisponibilité du jeudi est un problème, bien évidemment je vous soutiens, vous pouvez compter sur moi je vous tiendrai au courant.
Élie, va sortir.
COLIN— Elisabeth ?
ÉLIE— Oui ?
COLIN— Attendez encore un peu. Ça continue de creuser, encore, à l’intérieur. S’il vous plaît. Attendez un peu
(…)
