Asméa et Jean viennent d’hériter de la maison de leur grand-mère grecque sur l’île de Xylara. Une fois sur place, par la magie des lieux, ils plongent dans la légende familiale. Les Tisserandes, ces araignées mythologiques de la forêt alentour, se souviennent de la malédiction qui fait qu’aujourd’hui la maison est abandonnée.
Une fable inspirée, entre mythe et réalité, qui nous alerte sur les dangers de l’exploitation abusive des ressources naturelles. Un théâtre pour acteurs et marionnettes, porté par un bel imaginaire et une langue forte et imagée.
Extrait :
Asméa
Tu es arrivé quand ?
Jean
Hier en fin de journée.
J’ai loué une chambre au port, chez une vieille, comment s’appelle-t-elle déjà ?
J’ai oublié son nom.
Il y a de la place pour toi, si tu veux.
Je ne sais pas combien de temps tu as prévu de rester.
Asméa
Je ne sais pas non plus.
Un temps. Jean est étonné.
Jean
Tu ne sais pas ?
Asméa
Non je ne sais pas.
Un temps.
Je m’occupe de Yaya depuis deux ans. J’ai quitté mon travail, mon appartement… Je me suis levée en pleine nuit pour la relever, je lui ai donné à manger, je l’ai douché, j’ai changé ses couch/
Jean
Je sais, Asméa mais personne ne t’a demandé de faire tout ça.
Surtout pas moi.
Un temps.
De toute façon, Yaya ne voulait pas de moi.
Asméa
Ce que je veux dire c’est que
je ne sais pas encore ce que je vais faire.
Maintenant.
Un temps.
Je me sens un peu perdue déboussolée
C’est tout.
Un temps
J’ai apporté la lettre.
Jean
Île sauvage tu parles ! T’as vu tout ce monde sur le port ? Nous ne sommes même pas en août.
Asméa
Mais tu es passé par la forêt ? Aucun sentier ne mène à la maison. La forêt semble l’avoir protégée. Des vents, des pluies, des sécheresses, mais aussi du monde, du passage…
Jean
C’est vrai que c’est calme ici, on est hors du monde. Rien à voir avec le port. Les humains n’ont pas l’air d’y passer comme ça.
Asméa
Une fois dans la forêt, je ne savais pas vers où aller.
Je me suis arrêtée après deux cents mètres pour écouter. Peut-être étais-tu déjà dans la maison ?
J’ai écouté
et j’ai eu une sensation,
un pressentiment, je ne sais pas
comme une
menace.
J’ai entendu un bruit,
un chuchotement dans l’ombre de la frondaison, au-dessus de moi.
Je n’ai pas pu contrôler ma peur, une peur d’enfant !
Je me suis mise à courir peu importe la direction
et finalement
j’ai trouvé la maison.
Mais ce sentiment n’est pas passé.
Même ici… dans la maison…
Jean
Tu t’es occupée de yaya, l’absence doit te faire bizarre. Ça va passer.
il la prend dans ses bras.
Excuse-moi Asméa. Pour l’enterrement. Pour mon absence.
Asméa
Des quinze dernières années tu veux dire ?
Jean
non je /
Asméa
Tu ressembles à papa finalement.
Jean vexé
… quel rapport avec papa ?
Asméa
tu manques de courage.
Jean
C’est pas une question de courage.
Asméa
Non ? Lis la lettre alors.
Jean
Arrête, Asméa, quelle urgence ?
Asméa elle lui tend la lettre
Allez, prends ton courage à deux mains pour une fois, grand-frère.
Jean prend la lettre à contre-cœur. Il l’ouvre la lettre. Se racle la gorge. Regarde la lettre, puis Asméa. Puis la lettre. il se racle à nouveau la gorge.
Asméa
Alors ?
Jean soupire :
« Mes chers petits enfants,
J’espère que vous lirez ces mots ensemble.
Avant de disparaître tout à fait, je dois vous parler de Xylara. Cela fait bien longtemps que je n’ai pas évoqué ce nom. Xylara. C’est une île au cœur du Dodécanèse. Une belle île sauvage. Mon île. Vous y trouverez une vieille maison au milieu de la forêt. Elle est à vous, faîtes-en ce que bon vous semble.
À Xylara, on parle d’un bois de pins, de cèdres et de cyprès, où vivent des araignées mystérieuses et magnifiques. Elles préservent son équilibre et aux humains de s’y aventurer. On dit qu’un jour, à la perte d’un être cher, une femme et un homme respireront l’air brûlant de la maison au milieu du grand bois. Ce jour, la terre chauffera et ils mourront dans les flammes, avec le bois. Celui-là repoussera, mais tant que le feu se déploiera, le destin se répètera.
Sur l’île, tout le monde connaît cette histoire. Est-ce seulement une légende ?
Je vous demande à tous deux de disperser mes cendres dans cette forêt, au pied d’un arbre aussi vieux que moi. Vous le reconnaîtrez aux frondaisons qui dessinent un homme piégé dans une toile. C’est là que reposent mes aïeuls. Je me remets à vous. Mais ne vous perdez pas. La forêt est profonde.
Soyez sûrs que je vous aime, je vous aime comme j’ai aimé votre mère. Autant que toute la puissance de notre terre.
Votre Yaya. »
