En ce matin de finale de Coupe du Monde, tout est joyeux. Tout peut être dit, tout semble possible. Ann et Philippe, en couple amoureux, profitent du soleil, dans le jardin du pavillon de Philippe. Jusqu’à ce que leur parvienne du jardin voisin une conversation qu'ils n'auraient pas dû entendre.
Un dispositif immersif radical qui nous plonge en temps réel dans l’intimité d’un couple témoin – et nous rend témoin avec eux - de l’horreur du racisme le plus banal. Une écriture ciselée, tendue, pour éprouver notre capacité à agir. Ou non.
Extrait :
Philippe est venu s’asseoir à la petite table. Il boit son café. Il regarde Ann.
Temps.
Elle termine ses mouvements. Expire fortement. Calmement. Ouvre les yeux. Se tourne vers Philippe qui la regarde toujours. Elle sourit.
Philippe - tu es belle
Elle sourit.
Ann - merci
Elle s’approche de lui et l’embrasse.
Ann - tu le dis encore
Philippe - tu es belle
Anne - encore
Philippe - tu es belle
Ann - encore une petite fois
Philippe - tu es belle
Ann - je vais prendre ma douche
tu as petit-déjeuné
Philippe - non
juste du café
je t’attends
Ann - je fais vite
tu as du shampoing
j’ai oublié de prendre le mien
Philippe - sur la petite table
près de la douche
Ann - je fais vite
Elle attrape son tapis de yoga resté finalement roulé sur la chaise et rentre dans la maison.
- Elle chantonne « Besame Mucho ». Puis de moins en moins. Et plus du tout. Philippe chantonne ce qu’elle vient de chantonner.
Philippe boit son café. Chantonne encore un peu. Il prend une cigarette, l’allume et fume. Il regarde le ciel.
- Dans le jardin voisin, on entend Jean-Pierre Raffier sortir de chez lui. Il dépose une cage à oiseaux sur une table métallique.
Deux canaris chantent et Jean-Pierre leur répond.
Philippe sourit.
Philippe rentre dans la maison.
- Préparation du plateau pour le petit-déjeuner. Bruit des tasses, soucoupes, etc… Il remet la sonate du début.
Il ressort avec une petite nappe blanche qu’il déploie impeccablement sur la table. Il retourne dans la maison et en ressort aussitôt tenant le plateau du petit-déjeuner. Il dispose la table avec soin et d’une jolie façon. Il arrange aussi la corbeille de fruits pour harmoniser les couleurs.
Rien n’est livré au hasard.
Philippe aime que rien ne soit livré au hasard. Il dit souvent que faire beau ne coûte rien. A ses élèves il le dit aussi. Et puis que faire bien ne coûte pas plus, il leur dit encore. Pas la peine de faire un prêt sur vingt ans pour faire bien et beau. Les élèves rient et le cours continue. On parle de Charles Baudelaire ou de Nathalie Sarraute.
- Les canaris sifflotent une mélodie presque reconnaissable.
Philippe retourne dans la maison et en ressort avec un journal.
Il s’assied et lit. Il entoure d’un gros feutre rouge quelques articles.
Philippe ne lit pas au hasard.
- Un peu plus loin dans la rue, les enfants se retrouvent. Ils ont fini leur petit-déjeuner et jouent aussitôt à la coupe du monde. Les filles seront l’Italie et les garçons, la France.
Philippe entoure un nouvel article.
- Les oiseux du paysage chantent. Ceux de la cage Raffier continuent leur mélodie.
voix de Nadine Raffier - il est à quelle heure le match
voix de Jean-Pierre Raffier - à 15h30
voix de Nadine Raffier - alors faudra pas se mettre à table trop tard
sinon on mangera pas le gâteau
voix de Jean-Pierre Raffier - on pourra le manger en regardant le match
voix de Nadine Raffier - ah non
pas un beau gâteau comme ça
voix de Jean-Pierre Raffier - ils arrivent à quelle heure
voix de Nadine Raffier - j’ai dit 11h30 à Sylvain pour l’apéro
mais avant il doit passer chez son copain Marco
voix de Jean-Pierre Raffier - quoi faire
voix de Nadine Raffier - prendre un truc pour sa voiture
ou sa moto
je ne sais plus
Petit temps.
- Les oiseaux. Un peu plus loin, le match des enfants.
voix de Jean-Pierre Raffier - je mettrai le barbecue quand ils arriveront
il vaut mieux
voix de Nadine Raffier - c’est toi qui vois
voix de Jean-Pierre Raffier - oui oui
(…)
- Dans la rue, les garçons crient : Italie toute pourrie, tandis que les filles répliquent : les garçons des gros cons. Mais aussitôt, un père intervient.
voix d’un père - eh oh qu’est-ce que j’entends là
pas de mots comme ça hein
sinon vous rentrez tout de suite
A cette heure, les parents sont encore vigilants. On a juste bu du café et mangé des tartines.
(…)
Philippe marche un peu dans le petit jardin. Il regarde ses fleurs, ses plantes et surtout un affinèa qu’il aime et qu’il entretient particulièrement.
- Dans la rue, les garçons viennent déjà de marquer un but. Ils crient en ronde : Vive la France. Ils crient en ronde : la France, champion du monde. Les filles se disputent et accusent Yasmine d’avoir laissé passer le ballon.
Philippe s’accroupit devant l’affinèa qu’il libère de quelques mauvaises herbes.
La plante a besoin de respirer. Elle a besoin de lumière aussi. Elle ne supporte pas d’être étouffée par quoi que ce soit. Sa fleur est fragile. Philippe est vigilant à son bien-être. Une plante délicate, comme il aime à le dire.
Il retourne s’asseoir à la table. Se ressert un café.
(…)
Ann sort de la maison. Elle est en peignoir de bain blanc. Ses cheveux mouillés sont enserrés dans une serviette éponge blanche. Elle est pieds nus dans des sandales blanches. Elle s’installe à la table pour déjeuner avec Philippe.
Ann - j’ai faim.
(…)
