Le jour des fiançailles de Lila, sa mère tombe dans un coma profond quand on apprend que le fiancé ne viendra pas. Accompagnée d’Elyssa, une femme étrange, Lila plonge dans le passé de Cora, sa mère, Léa, sa grand-mère, et Fortunée, son arrière-grand-mère. En remontant le fil de l'histoire, Lila tentera, en réparant les fantômes, de ramener sa mère auprès des vivant·e·s.
Une saga familiale en trois parties, à la narration virtuose, nous transportant à travers les époques de Paris à Sousse, en passant par Kairouan, pour plonger au cœur d’une identité multiple (judéo-arabo-berbère) et du mystère d’un empêchement commun à toutes les femmes de la lignée, un héritage patriarcal dont il faut se libérer.
Extrait :
(Lila est seule dans la chambre. Elle frissonne. La porte s’ouvre et laisse apparaître une femme.
Elle porte un long manteau, elle a des cheveux épais et bouclés, un visage sans âge, doux, dessiné)
LA DAME (souriant) : Bonjour Lila
LILA : Bonjour
euh
vous êtes qui ?
(La dame s’approche de Cora et lui baise la tête)
LA DAME : La précieuse…
Ne part pas trop loin ma douce fille
Ne part pas trop loin
Il y a quelque chose d’étrange qui flotte autour d’elle
on ne saurait mettre des mots dessus.
LILA (à la dame) : Ouhou ! Pardon ! Vous êtes qui ?
Il y a des gens comme ça
des personnes dont on sent la profondeur sans même connaître leur histoire.
LA DAME : Une amie.
Elle s’assoit face à Lila comme on s’installe face à la mer
LA DAME : Je peux t’aider Lila.
Je peux t’aider à retrouver ta mère.
C’est une sensation curieuse, un vertige soudain qui s’empare de Lila.
LILA : Quoi ?
Comme un moment hors du temps
une bulle de savon qui s’envole dans les airs
avec la mélodie de Cendrillon.
LA DAME : Si tu n’as pas peur
si tu te sens prête - et je pense que tu l’es - tu peux retrouver Cora.
LILA : Retrouver ma mère
de quoi
mais elle est là ma mère
LA DAME : Son corps est là
mais son âme est partie ailleurs
quelque part entre la vie et la mort
quelque part ailleurs
loin
dans un autre monde
Lila n’a jamais cru que le corps était l’enveloppe de l’âme.
LILA : Si ces deux entités devaient être séparées, ce serait plutôt l’âme qui envelopperait le corps.
Le corps sait tout mieux que le cerveau, ou en tout cas, avant.
Une maladie n’est jamais anodine, un eczéma toujours révélateur
et une blessure arrive toujours à un moment précis.
Alors pour elle, ce discours n’avait que peu de sens - voire même, il n’en avait pas.
LILA (à la dame) : Je ne comprends pas ce que vous dites et je m’en fous, vous êtes qui d’abord ? Je ne vous ai jamais vu
vous débarquez
c’est quoi ça ?
LA DAME : Je suis une amie de Cora.
J’ai senti sa détresse et je suis venue.
Je peux t’aider à la récupérer.
Mais pour ça, j’ai besoin que tu me fasses confiance.
Confiance
LILA : Tiens, c’est facile à dire ça. Faire confiance.
Mon fiancé a disparu et ma mère a fait une crise cardiaque ou crise d’angoisse ou crise de je sais pas quoi, je suis là et je dois faire confiance à une dame que je ne connais ni d’Eve ni d’Adam ?
Vous êtes drôle vous.
(La dame s’approche du lit, entoure délicatement le poignet gauche de Cora de sa main, regarde Lila)
LA DAME : Écoute son pouls.
Sans savoir pourquoi ni comment
Lila s’exécute et attrape le poignet droit de sa mère.
(Lila attrape le poignet droit de sa mère)
Elle entend son pouls
battement régulier
rythme qui résonne dans tout le corps.
*Boom-Boom Boom-Boom Boom-Boom*
C’est alors qu’elle sent son propre cœur
LILA (frémissante) : Mon coeur /
- qui, je le rappelle, était tombé au fin fond des entrailles de la terre -
LILA (tremblante) : Mon coeur /
d’un seul coup
remonte dans sa poitrine douloureuse
ses veines se gonflent
ses yeux se ferment
elle se sent aspirée par quelque chose
ou quelqu’un
son corps se contracte se détraque s’apaise
sa respiration saccadée prend le rythme du son sourd
et le voyage commence.
(…)
